Chez Koperateur Consulting, nous avons récemment repris l'interface, le parcours et une partie du positionnement de 0bla, notre service de liens courts. Cette proximité doit être claire : ce texte n'est pas un test indépendant d'un produit tiers. Il part d'un choix de conception sur lequel nous avons travaillé en équipe, puis d'une question qui dépasse largement 0bla.
Un raccourcisseur paraît presque trivial. Une longue URL entre, une adresse plus courte en sort, puis elle redirige vers sa destination. Mais dès que ce lien est placé derrière un bouton LinkedIn, un document, une page produit ou un QR code, il devient aussi un point d'observation.
La question n'est alors plus seulement : "est-ce que le lien fonctionne ?" Elle devient : de quoi avons-nous réellement besoin pour savoir s'il est utile ?
Ce que 0bla fait concrètement
0bla part d'un geste simple : coller une URL, obtenir un lien court, puis l'utiliser là où une adresse plus compacte est utile. Le service génère aussi un QR code. Selon l'offre, il peut proposer un alias personnalisé, une expiration, une protection par mot de passe, des domaines personnalisés, une API ou des webhooks. La destination reste le contenu d'origine : 0bla ne remplace ni la page, ni le profil, ni le document partagé.
Le deuxième usage est la mesure. Depuis l'espace 0bla, un lien permet de suivre ses clics et leur évolution. Les graphiques détaillés dépendent de l'offre. Le principe reste le même : observer si un lien est utilisé et à quel rythme, sans présenter ce compteur comme une identité individuelle.
Au 24 septembre 2026, le site permet également d'essayer un lien sans compte avec une durée très courte, puis de passer à un compte pour conserver des liens et retrouver leurs statistiques. Les durées, quotas et fonctions dépendent de l'offre en vigueur, il faut donc les vérifier avant d'installer un lien durable dans un site ou une campagne.
Un clic n'est pas une personne
Les plateformes de liens courts ont depuis longtemps dépassé le simple compteur. Bitly documente par exemple des mesures par période, localisation, référent ou appareil, en plus des clics et scans de QR codes. Ces informations peuvent aider à comparer des canaux ou suivre une campagne.
Le problème ne vient pas du fait de mesurer. Il commence lorsque la précision de l'interface est confondue avec la précision de l'interprétation.
Un compteur affichant 1 247 clics ne décrit pas nécessairement 1 247 personnes. Une même personne peut cliquer plusieurs fois. Un robot, un outil de prévisualisation ou un système automatisé peut également solliciter le lien. Bitly indique filtrer le trafic automatisé au mieux de ses capacités, tout en précisant que certains clics générés par des bots peuvent rester dans les rapports.
0bla affiche cette limite directement : un clic n'est pas une personne. Sa documentation précise que le compteur ne garantit ni une lecture, ni un achat, ni un nombre exact d'individus.
Un clic établit qu'une URL a été sollicitée. Il ne prouve ni l'attention, ni l'intention, ni la conversion. La nuance paraît évidente lorsqu'elle est écrite. Elle disparaît beaucoup plus facilement dans un tableau de bord.
Plus de données ne signifie pas automatiquement une meilleure décision
À partir d'un clic, il est techniquement possible d'enrichir progressivement le signal : localisation, appareil, référent, historique, identifiant plus stable. Chaque information peut avoir une utilité. Mais une donnée n'est utile que si elle change réellement la décision que l'on cherche à prendre.
Si un bouton de mon site renvoie vers LinkedIn, la première question peut être simple : est-il utilisé ? Son usage évolue-t-il après une modification de la page ? Pour cette décision, reconstruire un parcours individuel n'apporte pas nécessairement une valeur proportionnelle.
Cette logique rejoint un principe déjà abordé ici autour de la qualité d'une décision : davantage d'informations ne garantissent pas mécaniquement un meilleur arbitrage. Encore faut-il savoir ce qu'elles représentent et ce qu'elles ne permettent pas de conclure.
La CNIL formule le même principe sous l'angle de la minimisation : les données personnelles collectées doivent être adéquates, pertinentes et nécessaires au regard de la finalité poursuivie. L'ordre compte : définir d'abord la question, puis les données nécessaires pour y répondre.
Ce que 0bla essaie de mesurer, et ce qu'il accepte de ne pas savoir
La refonte de 0bla a donc moins consisté à empiler des fonctions qu'à mieux expliciter la frontière du service.
Le produit crée une adresse courte et un QR code. Mais le choix le plus intéressant se trouve ailleurs : rendre visible l'usage d'un lien sans essayer, par défaut, de reconstruire la personne derrière chaque clic.
La page de transparence publiée par 0bla indique que l'adresse IP sert à déterminer une localisation approximative puis n'est pas enregistrée dans les statistiques de clics. Les données de clic sont pseudonymisées à la collecte et présentées sous forme agrégée. Une empreinte quotidienne dérivée du navigateur et de la langue sert à estimer les visiteurs uniques, sans constituer une garantie d'anonymat.
La distinction est essentielle. La CNIL rappelle qu'une donnée pseudonymisée reste une donnée personnelle lorsqu'une réidentification demeure possible à l'aide d'informations supplémentaires. Pseudonymiser réduit un risque, cela ne rend pas automatiquement la donnée anonyme.
Cette formulation est moins spectaculaire, mais plus solide. Elle rejoint aussi le choix éditorial de Kachouri de collecter moins et d'expliquer davantage : la confidentialité ne consiste pas à prétendre qu'aucune trace technique n'existe, mais à dire ce qui est traité, pourquoi et avec quelles limites.
La vraie valeur d'une mesure est aussi dans son contexte
Réduire la collecte ne suffit pas. Encore faut-il éviter de réduire la compréhension.
Un lien vers un profil professionnel, un document technique et une campagne commerciale ne répondent pas au même problème. Pour le premier, une tendance de clics peut suffire à vérifier qu'un bouton sert. Pour le deuxième, des consultations répétées montrent que le document est sollicité, pas qu'il répond correctement au besoin. Pour le troisième, un raccourcisseur devient vite insuffisant si l'objectif est d'attribuer une vente.
La donnée doit donc rester attachée à la question qui lui donne son sens.
"1 247 clics sur ce lien en 30 jours" reste une observation. "1 247 personnes intéressées" est déjà une interprétation. "1 247 prospects" en ajoute une seconde.
Quelques mois plus tard, un tableau de bord peut toujours afficher son chiffre alors que le contexte a disparu : définition de l'indicateur, période, changement de destination, présence éventuelle de robots. Le chiffre reste. Le savoir nécessaire pour l'interpréter, lui, peut se perdre.
Conserver moins de données ne signifie donc pas conserver moins de contexte. Documenter correctement ce qu'un indicateur mesure peut avoir davantage de valeur que d'ajouter plusieurs attributs sur la personne qui l'a déclenché.
Choisir de moins savoir a aussi un coût
Le contre-argument est réel. Une équipe marketing qui doit attribuer précisément ses conversions, distinguer plusieurs campagnes, détecter certaines fraudes ou rapprocher le clic d'un achat aura besoin d'autres instruments et probablement d'autres données. La minimisation réduit aussi certaines capacités d'analyse.
0bla n'est donc pas une réponse universelle à la mesure web. Son approche correspond à des usages où l'on cherche d'abord à observer un signal simple sans construire un profil détaillé. D'autres finalités peuvent justifier un dispositif plus riche, à condition d'assumer clairement ce qui est collecté et pourquoi.
La documentation publique décrit par ailleurs le fonctionnement déclaré du service. Elle ne remplace pas un audit indépendant de son implémentation.
Ma lecture
Ce travail sur 0bla m'a surtout rappelé qu'un petit outil révèle parfois un problème beaucoup plus large que sa fonction initiale.
Nous avons commencé avec un lien court. Nous avons fini par devoir répondre à une question plus intéressante : à partir de quel moment une donnée utile devient-elle une donnée conservée simplement parce qu'elle est disponible ?
La réponse n'est ni de tout supprimer, ni de tout conserver. Elle consiste à savoir ce que l'on cherche à comprendre, ce qu'il faut garder pour que cette compréhension puisse être reprise plus tard, et ce que l'on peut laisser disparaître sans perdre la capacité de décider.
Cette logique rejoint deux fils déjà présents sur Kachouri : distinguer ce qui mérite réellement une trace et conserver une capacité de choix plutôt qu'une illusion de contrôle total.
Pour 0bla, le choix peut finalement se résumer ainsi : observer assez pour comprendre l'usage d'un lien, pas assez pour prétendre connaître la personne derrière.
Ce que l'on ne peut pas conclure
Cet article ne constitue ni un audit de sécurité indépendant de 0bla, ni une validation juridique globale de son architecture. Les caractéristiques techniques citées proviennent de la documentation publique consultée le 24 septembre 2026.
Un niveau réduit de collecte ne convient pas à tous les usages. Attribution détaillée, antifraude, sécurité ou obligations réglementaires peuvent justifier d'autres traitements. Le point est plus limité : la quantité de données collectées ne doit pas être confondue avec la qualité de la décision obtenue.
Sources
- 0bla, accueil et présentation du service, consulté le 24 septembre 2026
- 0bla, transparence sur les données collectées, consulté le 24 septembre 2026
- 0bla, documentation et guides, consulté le 24 septembre 2026
- 0bla, llms.txt, documentation publique de référence, consulté le 24 septembre 2026
- CNIL, "L'anonymisation de données personnelles", 19 mai 2020
- CNIL, "Minimiser les données collectées", 27 janvier 2020
- Bitly Support, "What metrics are available in Bitly?", mise à jour du 2 février 2026
- Bitly Support, "How does Bitly handle traffic from bots?", mise à jour du 21 mai 2024



